Une nature (in)accessible

En 2021, Cecil Konijnendijk présentait son principe des 3-30-300 : voir au moins 3 arbres depuis chez soi, vivre dans un quartier comptant au moins 30 % de couverture végétale et disposer d'un espace vert accessible à maximum 300 m de chez soi. Si on s'éloigne de ces lignes directrices, il y a fort à parier que le bien être des habitants concernés en pâtira. Pour le critère des arbres observables depuis chez soi, nous vous laissons juger ! Dans cet article, nous vous proposons plutôt de jeter un oeil aux critères de couverture végétale et d'accessibilité aux espaces verts, d'un point de vue principalement qualitatif. Et comme nous nous intéressons plus particulièrement à la biodiversité chez Natagora, nous allons croiser tout ça avec la valeur biologique des habitats. Au final, cette analyse devrait pouvoir vous éclairer quant aux possibilités locales d'observer faune et flore.
Sur base de données consolidées en 2023, Bruxelles Environnement estimait en 2025 que la végétation couvrait 48.7 % du territoire bruxellois. Quiconque connait un peu Bruxelles comprendra aisément que ce résultat global cache toutefois de profondes disparités entre communes, et même entre quartiers. Ainsi, Bruxelles Environnement indique que ce taux de couverture chute à 12.7 % dans le pentagone et atteint à peine 24.4 % en première couronne. De manière générale, cela semble donc déjà difficile de suivre le principe 3-30-300 dans ces quartiers ! Dans la seconde couronne en revanche, la couverture végétale passe à 57.8 %.

Toutefois, même dans ces quartiers plus verts, l'accessibilité aux espaces verts n'est pas nécessairement garantie. En effet, comme l'indique Bruxelles Environnement (2023), les espaces verts accessibles au public ne couvrent en fait que 19.7 % du territoire régional, soit 40 % des espaces verts de la Région à peine. Sur la figure suivante, ceux-ci sont superposés à la dernière orthophoto de la Région.

Cette dernière figure soulève deux remarques immédiates. Premièrement, certains grands espaces verts de la région, qui contribuent donc fortement à la couverture végétale, ne sont tout simplement pas accessibles au public. Dans cette catégorie, on retrouve évidemment le Domaine de Laeken, accessible uniquement entre avril et mai dans le cadre de la visite des Serres Royales. Au sud-ouest, les terres agricoles de Neerpede constituent l'autre grand ensemble d'espaces verts non accessibles. Enfin, au sud-est, on peut constater une proportion bien plus importante de jardins privés que dans le reste du territoire régional.
Deuxièmement, la naturalité des espaces verts augmente globalement à mesure qu'on s'éloigne du centre de la Région. Ainsi, les espaces verts accessibles dans le pentagone et la première couronne se limitent essentiellement à des espaces verts aménagés, tandis que les communes de seconde couronne connaissent également des espaces verts non aménagés (ex. friche du Scheutbos) et des bois, principalement au sud-est, en Forêt de Soignes.
Sur la carte suivante, nous avons croisé ces espaces verts publics avec la Carte d'Evaluation Biologique (Bruxelles Environnement, 2022). Comme Bruxelles Environnement l'indique, cette “carte catégorise les ilots urbanistiques ou, dans certains cas, des parties de ces ilots, sur base de différents paramètres tels que la présence de certains biotopes de haute valeur biologique, le taux de végétation de l’ilot ou le caractère ouvert des fronts bâtis facilitant la mobilité de la faune”. Volontairement, nous avons uniquement retenu les sites dont la valeur biologique va de “élevée” (catégorie moyenne) à “très haute” (catégorie maximale). Cette délimitation est arbitraire mais pensée d'un point de vue naturaliste et paysager. En effet, en dessous de la catégorie “élevée”, la superficie moyenne passe sous 1 ha. Les possibilités de promenades naturalistes sont donc réduites. En outre, isoler uniquement les sites de valeur biologique supérieure ou égale à “élevée” met en évidence les espaces verts principaux de la Région dans chaque commune (ex. Parc du Cinquantenaire, Parc Josaphat, etc.). Cela n'enlève toutefois rien à la valeur d'agréables espaces verts comme le Jardin Jean-Félix Hap à Etterbeek ou le Parc Pierre Paulus à Saint-Gilles par exemple.
Sur base de cette figure, on peut constater une inégalité criante entre quartiers en termes d'espaces verts de bonne qualité biologique (incluant les espaces verts de qualité élevée, haute et très haute). Trois pôles présentant une large part d'espaces verts de très haute valeur biologique se dégagent et correspondent en fait aux trois zones Natura 2000 de la Région.
Sans grande surprise, le pôle principal d'espaces verts publics de bonne qualité biologique se situe dans le sud-est de la Région. Il rassemble la Forêt de Soignes, le Rouge-Cloître et le Bois de la Cambre. En remontant un peu vers le nord-est, on peut également rattacher à ce pôle la Vallée de la Woluwe. A l'ouest de ce premier pôle, le second correspond aux zones boisées et ouvertes du sud d'Uccle. Enfin, le dernier pôle suit la vallée du Molenbeek, dans les communes de Jette et Ganshoren au nord-ouest.
Au-delà de ces trois pôles principaux, d'autres espaces verts publics présentent une (très) haute valeur biologique, notamment les diverses réserves naturelles de la Région. Néanmoins, ceux-ci sont parfois nettement moins étendus, à l'image du Moeraske à Evere ou du Vogelzangbeek à Anderlecht. D'autres espaces, non classés comme réserves naturelles, ne déméritent pas non plus, à l'image du Parc Duden à Forest ou des étangs de Neerpede, à proximité immédiate de notre réserve naturelle (dont il y a fort à parier que la valeur biologique a fortement augmenté depuis 2023). Le Scheutbos à Molenbeek et le Val du Bois des Béguines à Neder-Over-Heembeek constituent quant à eux des espaces verts non négligeables à l'échelle de leur quartier.
Malheureusement, certains quartiers sont nettement moins bien lotis en termes d'espaces verts publics de bonne qualité biologique. Quelques espaces emblématiques comme les abords de la basilique de Koekelberg, le Parc Josaphat, le cimetière de Bruxelles (à Evere), le Parc de Bruxelles, le Parc du Cinquantenaire, la Plaine de la VUB ou les Etangs d'Ixelles constituent des pôles mineurs mais très importants pour la biodiversité et le bien-être des habitants des quartiers concernés.
Il importe aussi de noter que certaines communes entières ne sont dotées de (presque) aucun espace vert public de bonne qualité. Etterbeek se limite aux pelouses autour de la fontaine du Cinquantenaire tandis que Saint-Josse (certes, la plus petite commune de Belgique en termes de superficie) ne possède que le jardin Botanique. Par ailleurs, dans les deux cas, ces espaces verts sont situés aux marges de la commune. Finalement, la palme de l'indigence revient à Saint-Gilles, qui ne compte aucun espace vert public de bonne qualité.
Cette analyse qualitative et synthétique ne vise pas l'exhaustivité, ni la précision à l'échelle du quartier. Toutefois, elle ambitionne d'éclairer celles et ceux qui souhaitent se promener dans la nature de Bruxelles et y observer une faune et flore variées et remarquables. L'identification des pôles principaux d'espaces verts publics de bonne qualité biologique à l'échelle de la commune peut en effet servir de base pour construire d'agréables balades.
Robin Meurice (septembre 2026)