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Lumière… sur la nuit bruxelloise

Les éclairages publics nocturnes ne font pas l'unanimité. Face au problème de la pollution lumineuse les experts de la biodiversité s'interrogent et s'inquiètent des répercussions que peut avoir une lumière continue sur la nature et sur l'Homme. Depuis quelques années, la réflexion autour de ce qu'on appelle "une trame noire" en ville s'intensifie. Qu'en est-il à Bruxelles? Quel est le contexte de l'éclairage public et quelles sont les pistes pour mettre en place "une lumière juste à un endroit et un temps justes"?

Une étude allemande [1] montre que lors d'une nuit d'été en Allemagne, 150 insectes meurent par lampadaire par nuit. Il y a 6,8 millions de lampadaires en Allemagne, ce qui fait potentiellement plus d'un milliard d'insectes morts en une nuit… Le nombre de lampadaires est évidemment moins élevé à Bruxelles, mais le problème n'en demeure pas moins bien réel.

La pollution lumineuse est "la présence nocturne anormale ou gênante de la lumière et les conséquences néfastes de l’éclairage artificiel nocturne sur la faune, la flore et les écosystèmes ainsi que ses effets suspectés ou avérés sur la santé humaine" [2].

La biodiversité nocturne souffre de cet éclairement constant. Attirées ou repoussées par les points lumineux, de multiples espèces sont perturbées dans leur alternance jour/nuit, dans leurs comportements migratoires et leurs déplacements en général [3], dans leurs rapports proie/prédateur, tout en voyant leurs habitats se fragmenter et leur physionomie s’altérer.

Face à cette pollution, l’enjeu d’une trame noire prend de l’ampleur depuis quelques années. A l’image de la trame verte et bleue déjà bien connue, la mise en place d’une trame noire (ou trame sombre, trame étoilée… le terme se cherche encore) serait un moyen de préserver et de protéger la biodiversité des lumières artificielles nocturnes. La trame noire est une continuité obscure qui préserve les habitats de la faune et de la flore, les réservoirs de biodiversité et favorise les déplacements au travers de corridors écologiques.

Une trame noire à Bruxelles?

A Bruxelles l’éclairage public est géré par une multitude d’acteurs.

Sibelga s’occupe de l’éclairage des voiries communales, Bruxelles Mobilité de l'éclairage des voies régionales, et Bruxelles Environnement de l’éclairage des parcs publics en gestion propre, des zones Natura 2000 et de la forêt de Soignes. A cela s’ajoute d’autres acteurs impliqués pour les bâtiments notamment, et les lieux privés, comme les devantures commerciales.

La carte ci-contre illustre les points lumineux régionaux. A côté de ce réseau régional, Sibelga gère 85.740 lampes d'éclairage public le long des voies communales. En 2018, l'intercommunale recensait un peu plus de 18.000 luminaires dans la commune de Bruxelles-Ville, pour un petit 1157 à Koekelberg.

Afin de guider l'installation, l'entretien et la mise à jour de ce parc de luminaires dense, la Région a élaboré son "Plan Lumière". Celui-ci sert de manuel pour les différentes administrations lors du réaménagement des voiries et de l'espace public (voiries, places, parcs, etc.). Il dresse également des recommandations générales s'adressant à tous les acteurs potentiels. Le dernier plan date de 2017. Il fait suite au Plan Lumière 2012, prévu à l'origine pour durer jusqu'en 2025.

Le plan de 2017 ne s’attache pas uniquement aux questions de sécurité liées à la circulation des véhicules et des personnes. L’idée est d’avoir une réflexion à différentes échelles sur la lumière en ville, d’identifier des espaces prioritaires afin de redécouvrir la nuit sans la sur-éclairer. Ces zones dites prioritaires sont notamment la zone du Canal, le quartier de la Gare du Midi, de la Gare de l'Ouest, de Delta-Hermann-Debroux, de Reyers, des casernes d’Ixelles, de Tours et Taxis et de la zone Sainctelette-Botanique-Ste Marie.

L’aspect écologique y est abordé succinctement, concernant les gaz à effet de serre et la consommation énergétique, le ciel et les étoiles comme patrimoine à conserver, et sur la faune et la flore: "L’éclairage public déséquilibre les cycles d’exposition à la lumière (fondamentaux pour le bon fonctionnement des organismes animaux) et le biotope peut parfois en souffrir. Il convient d'en tenir compte dans les périodes d'allumage et dans les longueurs d'onde des sources".

Si la biodiversité n’est directement que peu présente, les prescriptions du Plan Lumière indiquent en général une réduction de l’intensité lumineuse et un éclairage uniquement où cela est nécessaire (commerces, passages piétons, zones à forte concentration d’accidents, extinction au niveau des zones vertes,…) et quand il est nécessaire (dimming, différentes intensités selon l’heure de la nuit).

Les urbanistes ne sont évidemment pas des naturalistes, ce qui explique certaines lacunes. Il est alors nécessaire de multiplier les échanges entre ceux deux champs de recherches afin que le futur de nos villes soit un lieu que l’Homme comme la nature puisse habiter.

Quelles sont les pistes d’actions pour une trame noire?

Depuis le 17ème siècle, la lumière la nuit est alternativement liée aux questions de sécurité, de surveillance mais aussi de scénographie, de mise en scène et de sublimation de la ville nocturne par la lumière. Aujourd’hui éclairage et sécurité sont liés dans les imaginaires collectifs occidentaux [4].

Se réconcilier avec la nuit et l'obscurité pourrait être une première piste afin d'aller vers une trame noire. L'éclairage stimule les activités nocturnes. Par exemple, une étude dans le Val-de-Marne (France) en 1991, a montré une grande différence dans les moments où se passent les violences:

  • En journée, surtout les cambriolages des habitations (2/3 de ceux-ci) ou les vols avec violence dans les transports en commun.
  • En soirée, les vols à main armée (75% de ceux-ci se passent entre 18 et 21h, à l'heure à laquelle ferment les commerces).
  • La nuit, plutôt les cambriolages des entrepôts (80% ont eu lieu après 21h), les vols avec violence dans les parkings et les vols de voitures.

La question ne serait peut-être pas de savoir si l'éclairage a un impact sur la criminalité effective et/ou sur la peur du crime (sentiment d'insécurité en ville) mais plutôt de saisir dans quelles circonstances il peut y avoir un effet positif ou négatif selon le type d'espace (résidentiel, commerce, entrepôt,…) et le type de délit. 

Ainsi, une autre piste serait d'identifier des espaces où la lumière serait plus essentielle pour le citadin et à l'inverse, ceux où elle n'est qu'accessoire et se révèle être une gêne pour la biodiversité.

Certains types de lampes mais aussi le choix de leurs dispositions et de leur temporalité est à réfléchir. Antoine Sierro préconise par exemple l'utilisation de lampe à vapeur de sodium (haute pression), ou de LED "customisés". Il propose également des recommandations pour l'éclairage public.

Mais si les LED permettent de diffuser une lumière ciblée et de réduire de 40% la consommation d'énergie, ces lampes diffusent une lumière bleue ou blanche froide, ce qui est le plus impactant pour la faune et la flore [5].

Quelques actions (bruxelloises) pour s'inspirer

Dans le cadre du projet transfrontalier "Smart Light Hub" [6], Natagora a commencé en 2019 une étude d'incidence et d'impact de la lumière artificielle sur la biodiversité. Il s'agit ainsi de constituer un outil de réponse aux interactions entre la lumière artificielle et la biodiversité et de prévenir des futurs effets néfastes.

Une collaboration est également en cours entre Natagora et Bruxelles Environnement concernant la reconnexion des sites de chasse des chauves-souris grâce à la trame noire. De même, le groupe de travail Plecotus échange avec plusieurs communes, notamment à Bruxelles, afin de modifier les éclairages des églises.

L'Association pour la Sauvegarde du Ciel et de l'Environnement Nocturnes (ASCEN) organise les "Nuits de l'obscurité" chaque année depuis 1995 afin de redécouvrir le ciel étoilé.

La question de la trame noire est un sujet qui émerge dans les territoires, même si le débat est encore limité dans les instances politiques comme au Parlement bruxellois. C'est sans doute à travers la collaboration des aménageurs du territoire et des naturalistes, mais aussi grâce aux diverses actions citoyennes qu'une trame noire verra le jour dans des centres urbains tels que Bruxelles.

Clara Delormeau (février 2020)
 
[1] Eisenbeis et Hassel (2000) in Siblet J.-Ph. (2008), Rapport MNHN-SPN / MEEDDAT n°8, Impact de la pollution lumineuse sur la biodiversité. Synthèse bibliographique

[2] H. Jedidi, F. Depierreux, Z. Jedidi, A. Beckers (2015), La pollution lumineuse, entre écologie et santé, Université de Liège

[3] Sordello R., Vanpeene S., Azam C., Kerbiriou C., Le Viol I. & Le Tallec T. (2014), Effet fragmentant de la lumière artificielle. Quels impacts sur la mobilité des espèces et comment peuvent-ils être pris en compte dans les réseaux écologiques? Muséum national d’Histoire naturelle, Centre de ressources Trame verte et bleue

[4] Mosser S. (2007), Déviance et Société 2007/1 (Vol. 31), Éclairage et sécurité en ville: l'état des savoirs

[5] Sierro A. (2019), La lumière nuit! La nature face à la pollution lumineuse

[6] Brabant C. (2019), Études d’incidences et d’impacts du projet Smart Light HUB, Natagora, Rapport du Département Étude

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